Quinzaine Pléiade 2018

QUINZAINE PLÉIADE 2018

« Le fait est que je suis écrivain : une femme écrivain, ce n’est pas une femme d’intérieur qui écrit mais quelqu’un dont toute l’existence est commandée par l’écriture », déclare Simone de Beauvoir dans La Force des choses. Même son essai Le Deuxième Sexe, qui lui a valu une célébrité spécifique de théoricienne du féminisme, se rattache d’abord à ce projet fondamental d’écrire, au sens absolu, c’est-à-dire d’« éclabousser la terre avec des mots ». La parution de ses Mémoires dans la Bibliothèque de la Pléiade manifeste sans équivoque ce primat de la littérature. De son travail, Simone de Beauvoir aimait tout, de la simple jouissance de l’artisan qui trace, outil en main, des signes noirs sur du papier blanc jusqu’aux affres et aux exaltations solitaires de la création, quand montent de sources secrètes les images, les mots, les inspirations. Passion, manie ? Elle ne concevait pas de vivre sans écrire. On dit que chaque écrivain a son paraphe. Le sien, c’est le rapport étroit entre vie et littérature. Romancière, essayiste, mémorialiste, dans ces genres si différents Simone de Beauvoir nous parle d’elle. Écartons toute idée d’un enfermement narcissique, car ses pages s’ouvrent d’emblée sur le dehors, sur le monde, sur les autres. Subjectivité, jamais subjectivisme. À cela tient sans doute le caractère unique du ton beauvoirien : cette façon qu’elle a de parler d’elle, qui est une façon de parler des autres. Le dialogue vivant qu’elle a établi avec son public prouve qu’elle a su trouver la juste distance : plus elle évoque ce qu’elle nomme dans Tout compte fait « le goût de ma propre vie », plus ses lecteurs se sentent concernés. Quelle gageure pourtant de vouloir communiquer un goût, une saveur ! Elle y parvient, son « je est un autre », en détournant la formule de Rimbaud. La sincérité qu’on a louée chez elle est non une grâce dont elle bénéficierait, mais le choix d’un certain regard : sans souci de sa figure, elle se dépiste, elle se saisit hors de toute considération de mérite ou de faute, objet parmi les autres. Elle écrit pour arracher son existence mortelle au temps et au néant, pour totaliser deux vérités ennemies : l’exultation d’être et l’horreur de finir, dont l’affrontement constitue un ressort essentiel de son œuvre. C’est le sens de l’aveu confié à l’épilogue de La Force des choses : « Peut-être est-ce aujourd’hui mon plus profond désir qu’on répète en silence certains mots que j’aurai liés entre eux. »